17/12/2019
17 Décembre 1962-17 Décembre 2019 ,57 ans que le Sénégal, à travers un grand complot, perdait un de ses grands patriotes : Mamadou Dia Maodo
« En installant le Président Abdou Diouf, en ma qualité de Premier Président de la Cour Suprême, j’avais, comme me l’avait reproché un ami qui nous a quittés, parlé comme un homme d’Etat, alors que je n’étais qu’un simple juge.
La vérité est qu’à cette époque, j’avais constaté que notre pays avait fait, depuis qu’il avait accédé à l’indépendance ensemble avec l’ancien Soudan Français, deux faux départs : le premier a été constitué par la rupture de la Fédération du Mali. Je regretterai cette rupture toute ma vie, surtout aujourd’hui où chacun est convaincu que la principale erreur sur ce continent est d’avoir accepté de le diviser en micro- Etats livrés, face à nos maîtres d’hier, à la fatale loi de la division qui amoindrit et affaiblit ce qu’elle divise.
Après la rupture de la Fédération du Mali, les Sénégalais « amis des Soudanais » ont été brimés.
Mais une fois la rupture de la Fédération du Mali consommée, le Sénégal s’est reconstruit autour d’une constitution unitaire. Nous avions deux dirigeants qui se complétaient : Senghor, un peu toubab et Mamadou Dia très Sénégalais. J’avais le sentiment qu’ils nous menaient droit vers l’unité nationale, le développement économique et la prospérité en empruntant à l’Occident et à l’Afrique, ce qui est bien ; mais seulement ce qui est bien.
Hélas, le 17 décembre 1962, ils se sont brutalement séparés. Avec eux, notre pays, a été divisé en deux : les « amis de Mamadou Dia » et les autres. Les premiers étaient éloignés de tout, s’ils n’étaient pas simplement mis en résidence surveillée ou incarcérés ».
Grand Juge Feu Keba Mbaye
Retour sur les événements 👉🏿 « Une crise institutionnelle inédite que les trois protagonistes, Léopold Sedar Senghor (1er Président de la République du Sénégal), Me Lamine Guèye (1er Président de l’Assemblé nationale) et le principal mis en cause, Mamadou Dia (Président du Conseil), auront marqué d’une tâche indélébile, à travers les rôles qu’ils ont respectivement eu à incarner, dans cette douloureuse et délicate parenthèse de l’évolution de la démocratie sénégalaise, riche en enseignements pour la Postérité, et qui n’en aura pas moins failli faire basculer le «Pays de la Téranga» vers des lendemains incertains !
17 DÉCEMBRE 1962 - MAMADOU DIA ACCUSÉ DE «COUP D’ÉTAT» : Volonté de défense des institutions ou logique de conservation du pouvoir?
Suite à l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale, le 04 avril 1960, Mamadou Dia, tout nouveau président du Conseil (Premier ministre) était une des personnifications au sommet de l’État d’un singulier système politique bicéphale. Il avait en charge la sécurité intérieure et la politique économique, pendant que la politique extérieure était dévolue au Président de la République, Léopold Sedar Senghor.
Mamadou Dia, qui militait pour une rupture radicale d’avec l’ancienne puissance coloniale, concocta un désengagement progressif du Sénégal du modèle de production agricole, imposé par la Métropole, et qui fondait toute l'économie du pays sur une seule culture de rente (essentiellement destinée à l'exportation, en raison de la masse de devises qu'elle génère) : la culture arachidiére. Ce qui desservait les intérêts de l’ancien colonisateur. Et indisposait également une certaine élite politico-maraboutique.
Mamadou Dia prôna, dans un discours historique radical, tenu le 8 décembre 1962 à Dakar, axé sur «Les diverses voies africaines du socialisme», le «rejet révolutionnaire des anciennes structures» et une «mutation totale, aux fins de substituer à la société coloniale et à l’économie de traite une société libre et une économie de développement». Cette déclaration motiva des députés à déposer une Motion de censure contre le gouvernement, qu’il dirigeait. Jugeant cette motion irrecevable, Mamadou Dia tenta d’en empêcher son examen par l’Assemblée nationale, préférant que cette tâche fût dévolue au Conseil national de son Parti (Ups).
Il fit évacuer manu militari le Parlement, le 17 décembre 1962, et en fit bloquer l’accès par la Gendarmerie. Mais l’Assemblée nationale fut rapidement dégagée par l'Armée, restée fidèle au président Senghor, pendant que le président de l'Assemblée, Me Lamine Guèye, était «protégé» par une foule de manifestants, venue en bouclier envahir l’Hémicycle. La tentative du Président du Conseil, Mamadou Dia, de démettre le Parlement de ses prérogatives ayant échoué - en dépit de son coup de force, alors qualifié de «tentative de coup d'État» -, la motion de censure fut votée dans l'après-midi au domicile du président de l’Assemblée, Maître Lamine Guèye.
Arrêté le lendemain, avec quatre de ses compagnons (Valdiodio Ndiaye, Ibrahima Sarr, Joseph Mbaye et Alioune Tall), par un détachement de paras-commandos, le Président du Conseil, Mamadou Dia, fut traduit devant la Haute Cour de justice. Lors de son procès, qui s’est tenu du 9 au 13 mai 1963, il compta parmi ses avocats Me Robert Badinter (ancien Ministre de la Justice du Gouvernement de François Mitterrand), et un certain… Me Abdoulaye Wade. Mamadou Dia fut lourdement condamné, à la perpétuité. Peine qu’il devra purger dans une enceinte fortifiée à Kédougou, après une courte transition à la Prison de l’Ile de Gorée.
Durant son incarcération, des personnalités occidentales de premier plan et de célèbres intellectuels, dont Jean-Paul Sartre, François Mauriac, René Cassin (Prix Nobel de la Paix), Aimée Césaire et le Pape Jean XXIII, ont demandé sa libération. Mais Senghor resta de marbre. Ce n’est que 12 années plus t**d, le 26 Mars 1974, qu’il consentit à le gracier, avant de l’amnistier, en avril 1976, à la faveur d’une réforme constitutionnelle, qui institua le multipartisme au Sénégal – alors limité à quatre courants de pensée (Socialiste, Libéral, Marxiste, Conservateur).
«Celui qui, en tant que Président du Conseil, détenait presque tous pouvoirs entre ses mains, avait-il véritablement besoin d'un coup d’État», s’interrogera plus t**d le Général Jean Alfred Diallo (chef d’État-major des Armées au moment des événements du 17 décembre 1962): «Mamadou Dia n'a jamais fait de coup d’État contre Senghor. C'est de l’affabulation»!
Il n'empêche que le (1er) Premier ministre du Sénégal, Mamadou Dia, fait toujours l'objet d'un ostracisme qui ne dit pas son nom. Aucun édifice public (avenue, stade, école...) ne porte son nom. Son œuvre est quasiment occulté par certains historiens, au point qu'il est presque un inconnu pour la génération montante.
Il est grand temps de réhabiliter la mémoire et l’œuvre de ce grand patriote, qui s'est battu sans relâche pour notre véritable indépendance économique; pour la liberté des peuples d'Afrique de décider par eux-mêmes et pour eux-mêmes des modèles de développement qu'ils estiment les mieux adaptés à nos réalités socio-culturelles! ».
•Diouf Dame Sankariste,étudiant à la FSJP à l’UCAD.