18/01/2021
Parler
Nous vivons sous cette injonction nouvelle : parler ! Il faut libérer la parole et parler de ce que l’on a vécu, agressions sexuelles, emprise, inceste, etc
C’est vrai, la parole libère de la culpabilité propre aux infractions de nature sexuelle. Tant que la victime ne parle pas, elle garde en elle ce secret qui la salit d’autant plus qu’elle ne fait qu’un avec lui. En parler, c’est partager, répartir la charge de la culpabilité, la salissure du secret.
La victime dont la parole est souvent inhibée, doit faire ce chemin difficile vers la lumière, faire jour les faits qu’elle a vécus, trouver les mots à mettre sur les images qui la hantent, dire, faire savoir, et grâce au pouvoir d’ordonnancement des mots et des phrases, trouver un sens, une logique, un acte d’un agresseur à un agressé. Externaliser la faute.
Mais attention, il n’est de bon principe qui n’ait ses limites.
La sortie du livre « La Familia Grande » a donné l’occasion à chacun de rappeler qu’il faut parler. Comme si le mot « parler » était suffisant, suffisamment simple, parler voilà tout, qu’il s’agisse de la victime, de sa sœur, de qui que ce soit d’autre, il faut dire, crier sur les toits, et surtout dénoncer, à la presse, les réseaux sociaux, à la police, sous peine d’être complice. Parler constitue une sorte d’injonction générale, qui s’adresse à tous, l’intéressé, les proches, les voisins …
C’est là que le message se brouille.
Seule la victime sait quel est le bon moment pour elle pour parler, et quand elle veut révéler une affaire.
La personne qu’on veut aider a son mot à dire. Elle peut ne pas être prête. Certaines victimes ont besoin d’en parler d’abord dans un cercle privé, sous le sceau de la confidence.
C’est à la victime de mener la danse. C’est elle qui choisit si le secret la protège ou la dessert. C’est elle qui sait si elle préfère se cacher, ou si elle est capable de s’exposer. Ou progresser entre ces deux positions. D’ailleurs beaucoup de victimes évoluent au fil du temps.
Elle peut craindre le regard des autres. N’oublions pas qu’en plus de la honte souvent ressentie par celles et ceux qui doivent révéler les atteintes sexuelles dont ils ont fait l’objet, et donc leur intimité, il y a la crainte, parfois fondée, d’être désormais défini, ramené, à un acte de nature sexuelle qui, dès lors qu’il est devenu public, risque de vous définir aux yeux des autres « tu sais, c’est celle qui s’est faite violée au collège… », de n’être plus telle personne, tel élève, tel professeur de physique, mais « celui qui s’est fait violer par son beau-père »...
Et craindre aussi, dans les nombreux cas où les agressions qu’elle a subies sont intrafamiliales, de détruire le cercle familial au-delà de ce qu’elle serait capable d’assumer, de supporter.
L’empathie pour la victime doit amener les tiers à respecter sa position, à faire la balance, toujours évolutive, entre le secret dont elle a besoin et le secret dont elle pâtit.
D’ailleurs c’est ce qui s’est passé, dans l’affaire dont nous parle le livre précité. La révélation des faits s’est faite en plusieurs étapes : la sœur de la victime, qui a respecté la confidentialité demandée, l’entourage familial, puis les tiers. Et même la Justice elle-même, qui a déjà classé l’affaire pour prescription.
Pour la plupart des gens victimes de faits identiques, c’est la fin de l’histoire, et il reste à vivre avec ce qui n’est plus un secret, mais qui ne deviendra jamais une affaire publique.
La particularité de l’affaire Kouchner, c’est que l’auteur des faits est un personnage médiatique. Et c’est précisément pour cette raison qu’il est apparu, un jour, qu’il était possible d’aller plus loin et d’attaquer ce qui restait de l’agresseur qu’il avait été : son image, son reflet, sa prestance.
On suppose que la victime directe a donné son accord. Sinon, ce serait un second viol. Non pas physique cette fois-ci, mais tout de même, de la confiance, ou de l’intimité.
La victime est une personne qui a droit à sa vie privée. C’est à elle de décider ce qu’elle veut en faire. Elle est le maître des horloges. Et c’est elle qui doit décider quand elle est prête.
En revanche, il en est autrement pour les victimes mineures.
En effet, l’article 434-3 du Code Pénal prévoit que « Le fait, pour quiconque ayant connaissance …. d'agressions ou atteintes sexuelles infligés à un mineur ou à une personne qui n'est pas en mesure de se protéger… de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives ou de continuer à ne pas informer ces autorités tant que ces infractions n'ont pas cessé est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende ».
On comprend la nécessité de protéger de la répétition des faits celles ou ceux qui ne sont pas encore en âge de comprendre, de se défendre.
Mais pour autant, malgré l’injonction de ce texte, il reste des cas où l’on peut regretter de ne pas laisser le choix au destinataire d’une confidence, en particulier quand le mineur est un adolescent capable de discernement. En l’état actuel des textes, il est difficile pour une victime mineure de trouver le lieu où la confidence est possible, c’est-à-dire précisément, ce lieu intermédiaire entre secret absolu et révélation publique, ce secret trop lourd pour elle toute seule, mais dont elle a seulement besoin, durant un temps du moins, de se délivrer sans pour autant être prête à ce que l’énorme machine judiciaire se déclenche.
Ainsi, la loi oscille entre deux intérêts contradictoires, pour la victime elle-même : favoriser la parole grâce à la garantie du secret et obliger les tiers à dénoncer tous les faits qui touchent des mineurs.
Quand la victime est majeure, elle devient maître de sa destinée, et plus personne de son entourage n’a d’obligation juridique de révéler les faits.
Que faire alors du « secret » ?
Le livre de Camille Kouchner égraine les diverses réactions des membres de l’entourage de celui qui est appelé « Victor ».
C’est la sœur de « Victor », la première à recevoir la confidence, qui, devenue avocate, était la mieux placée pour connaître les risques d’une dénonciation t**dive eu égard à la prescription.
Mais il a été décidé, par l’intéressé, et par ses proches, dont sa sœur en premier lieu, de ne pas révéler le secret tant que « Victor » ne le souhaitait pas.
Si on peut le reprocher à quelqu’un, c’est précisément à Camille Kouchner elle-même, puisque en tant qu’avocate, elle était particulièrement consciente que le temps qui passe joue en faveur de l’impunité. Elle a respecté les vœux de son frère, du moins pendant plusieurs décennies. Elle en porte la culpabilité aujourd’hui, mais l’inverse aurait entraîné une autre culpabilité, d’une autre nature certes, mais tout de même, il aurait été certainement difficile d’assumer toutes les conséquences d’une plainte déposée en temps et en heure sans l’accord du principal intéressé. L’histoire ne s’arrête pas au moment de la révélation, et il faut vivre l’après…
Puis le secret a infusé dans la famille, et a fait son chemin, sous-terrain.
Pour les autres, ils ont pu connaître ces faits par la rumeur.
Mais que peuvent-ils en faire ?
La révélation de faits par ouï-dire, par les réseaux sociaux, par le bouche à oreille, ne permet pas de les tenir pour acquis. On entend ici et là des cris appelant à la démission de tel ou tel qui aurait connu, su, et n’aurait rien fait. Mais quoi, que faut-il faire quand on apprend, parfois indirectement, que telle personne, adulte, aurait fait l’objet d’agressions sexuelles dans le passé ? Faut-il prendre cette rumeur au pied de la lettre, la licencier, écrire, dénoncer, twitter et retwitter ? Sans avoir le feu vert de l’intéressé ? Sans avoir la confirmation des faits ?
Tant que la victime n’a pas franchi le pas de la dénonciation, les autres se tiennent derrière elle. La devancer, ostraciser un prétendu coupable, le licencier, le bannir, sans que la victime n’ait fait la démarche de saisir la Justice, serait livrer tout un chacun au jugement de la rue, à l’arbitraire, au lynchage.
Ne rien faire ne fait pas d’eux des complices. Pour mériter ce reproche, il faudrait qu’ils aient été en mesure d’arrêter la commission des faits. Mais quand il s’agit du passé, il n’est question que de dénonciation.
Cette décision appartient à la victime. Et que ceux qui l’aiment la suivent.
Faut-il rappeler que seule la Justice offre les garanties d’un dialogue équitable, de règles probatoires qui permettent de dégager ce qu’on appelle la vérité judiciaire, seule propre à justifier une sanction ?
Parler, c’est aussi choisir à qui parler.
Parler, c’est parler à quelqu’un.
Le secret, même de l’inceste, n’est jamais conservé de manière absolue. La victime a besoin de se confier, son secret la brûle, la consume.
Souvent la victime choisit un proche, une amie, parfois un « psy ». Elle a besoin de temps, elle a besoin de l’ombre. C’est le moment de la confidence, du secret partagé.
Cette situation intermédiaire peut, à un certain moment, s’avérer insuffisante, et la victime peut avoir besoin d’une reconnaissance institutionnelle, celle qui fera taire les jugements subjectifs qui se font jour dans une famille, les uns ou les autres n’étant pas toujours à la hauteur de la position claire et nette qu’on serait en droit d’attendre d’eux.
Il est temps alors d’aller à la rencontre de l’institution judiciaire. La Justice rend bien des services à la victime : elle endosse la responsabilité des poursuites, elle décrit précisément ce qui est interdit pas la loi, et bien des discussions s’arrêtent là où elle tranche.
Mais parfois, probablement de moins en moins souvent depuis la prolongation des délais de prescription, il est trop t**d et les faits sont juridiquement prescrits.
Je ne voudrais pas que les déclarations de Camille Kouchner « J'ai choisi d'écrire car je ne pouvais plus me taire » puissent faire croire que la solution qui subsiste alors soit d’écrire un livre, et qu’il s’agisse là d’un mode d’expression simple et accessible à tous, lorsque frapper à la porte du Procureur n’est plus possible.
L’accès à l’édition et aux médias reste l’apanage d’une classe parisienne proche du pouvoir. Une femme, un homme, qui vit en province et n’a pas une famille célèbre, n’a pas accès à ce mode de confessions publiques.
Et si une victime d’inceste se mettait en tête d’écrire ses mésaventures, elles n’intéresseraient personne, le livre de Camille Kouchner ayant défrayé la chronique plus par les personnes que par les faits qu’il dénonce.
Pour les victimes lambda, une fois la prescription acquise, il reste la douleur, ou le regret, ou la colère, ou tout cela à la fois.
Mais tout le monde n’a pas le pouvoir de faire tomber une icône, un homme reconnu, écouté, et de savourer la chute qu’on provoque par les révélations écrites qu’on a produites.
Que ce soit jouissif, je le conçois, mais ce n’est pas un modèle qui peut être décliné, et bien des victimes d’inceste rêveraient de pouvoir, une fois le temps passé, consommer le plat qui se mange froid, mais n’en reste pas moins savoureux, et contempler la chute de celui dont elles considèrent qu’il leur a fait tant de mal.
Que cela ne réveille pas de rêves inaccessibles, et ne détourne pas les victimes de la voie qui s’offre à elles, semées d’embûches et de douleurs, qui consiste à dénoncer devant l’autorité compétente, les crimes dont on a fait l’objet.
Et le plus tôt sera le mieux.