14/02/2020
Petit présent à "ma" Ministre ce ce jour de St valentin
Madame Nicole BELLOUBET
Ministre de la Justice – Garde des Sceaux
Parthenay, le 14 février 2020
Madame la Ministre,
Vous regrettez ma décision et de manière plus générale la décision du Conseil National des Barreaux de poursuivre le mouvement de grève lié à la réforme des retraites.
Je regrette votre obstination à vouloir « à tout prix » et à n’importe « quel prix » nous intégrer dans un régime de retraite que vous voyez unitaire, que je vois inégalitaire.
Sachez que le service public de la justice n’a pas besoin de notre mouvement pour être dégradé.
En sein de « mon tribunal » (le Tribunal Judiciaire de NIORT), avant même notre mouvement de grève, des audiences étaient déjà supprimées faute de personnels (greffiers et juges) pour les tenir…
Des décisions sont « en attente » de délibérés depuis des mois et des mois….
Dans certains services, les attestations de fin de mission ne sont plus délivrées de sorte, qu’alors même que les affaires sont terminées depuis plusieurs mois, nous ne sommes et je ne suis toujours pas payée (malgré cela, j’ai continué et nous avons tous continué à assurer les audiences…).
Alors non, je n’accepte pas d’entendre dire que si la Justice fonctionne mal, c’est en raison de la grève actuelle.
Vous osez nous parler de solidarité.
Vous nous demandez d’être solidaires.
Mais solidaire, nous le sommes, je le suis déjà, tous les jours.
Solidaire envers les juges et les greffiers, qui sont soutenus par notre profession lorsque justement, le service public de la justice est mis à mal.
Solidaire envers mes clients et l’ensemble des citoyens.
En 2019, au sein de mon cabinet, près de 40 % de mes nouvelles affaires l’étaient au titre de l’aide juridictionnelle (outre les gardes à vue, les hospitalisations sous contraintes et les consultations gratuites).
J’ai fait le choix de m’installer « en zone rurale ».
« Mon tribunal » se trouve à 45 minutes de mon cabinet.
Je suis rémunérée autant que mon confrère exerçant à quelques pas du Palais.
Mais malgré cela, il me parait inconcevable de refuser de travailler à l’aide juridictionnelle.
Je considère que chacun doit avoir droit à une défense.
Je considère qu’il convient d’être au plus près des justiciables, ce que je m’efforce de faire jours après jours.
Ce n’est pas de gaîté de cœur que je refuse de plaider actuellement. J’ai parfaitement conscience du désarroi dans lequel se trouve certains de mes clients.
Depuis maintenant plusieurs semaines je n’ai pas enfilé ma robe (si ce n’est pour venir battre le pavais parisien le 3 février dernier).
Mais si je veux pouvoir continuer à exercer mon métier tel que je l’exerce aujourd’hui, comme avocat de proximité, si je ne veux pas qu’après les déserts médicaux surviennent des déserts judiciaires, je me bats aujourd’hui et refuse de plaider.
Tous les jours en regardant mon agenda, je me sens mal de ne pas plaider, de repousser l’issue du procès de mes clients.
Et puis, je pense à l’avenir.
Au fait qu’avec votre reforme, c’est tous les jours que je devrai refuser de plaider des affaires, pour des clients qui ne sont pas en mesure de payer des honoraires, car je ne pourrai tout simplement plus accepter l’aide juridictionnelle.
Jusqu’à il y a quelques semaines, jusqu’à votre projet de réforme, jamais je n’avais pensé qu’un jour je me poserai la question de savoir si j’allai continuer à accepter l’aide juridictionnelle…
Ce sont des pans entiers de territoire qui n’auront plus accès à la justice.
Comment, alors même que les gens de ma ville ou des communes situées dans les alentours ont des difficultés pour se rendre au Tribunal, feront-ils pour avoir accès au droit ? à un avocat ?
Ils renonceront tout simplement.
La femme battue restera avec son mari.
Le locataire se maintiendra dans son logement insalubre.
L’enfant placé se rendra seul devant le juge des enfants.
La mère élèvera son enfant sans l’aide financière du père.
…
Moi, aujourd’hui, je ne renoncerai pas.
Aujourd’hui, je vais continuer à me battre pour pouvoir continuer à défendre tous les citoyens de ma ville, les riches comme les pauvres.
Le 10 décembre 2016, j’ai prêté serment « d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ».
Aujourd’hui, demain, dans 10 ans, dans 20 ans, dans 30 ans, j’espère pouvoir continuer à exercer ma profession, à tenir ce serment, mon serment, et ce, toujours avec solidarité.
Je vous prie d'agréer, Madame la Ministre, l'expression de ma considération distinguée.
Pauline JOUBERT
Avocat au Barreau des Deux-Sèvres