07/10/2026
Violences se*****es : les victimes paient, l'État regarde ailleurs
Alors que l'Assemblée nationale s'apprête à examiner la loi intégrale contre les violences sexistes et se*****es, un rapport parlementaire chiffre ce que le système fait payer aux victimes : des dizaines de milliers d'euros, des carrières brisées, des économies vidées. Une double peine que rien ne justifie.
Être agressée, violée, dominée, puis passer à la caisse. Voilà la réalité que vivent celles qui osent parler. Ce mardi 29 septembre, les députées Élise Leboucher (La France insoumise) et Sandrine Josso (Les Démocrates) ont présenté devant la délégation aux droits des femmes leur rapport sur le coût des violences sexistes et se*****es et l'accompagnement des victimes. Leur point de départ est simple : il n'existe pas de lutte digne de ce nom sans les moyens humains et financiers qui vont avec. Leur conclusion, tout aussi claire : aucune victime ne devrait se ruiner pour être soignée, défendue et protégée.
Six mois de travaux, 125 auditions, 99 recommandations. Le tableau est glaçant. Se soigner, dans son corps comme dans sa tête. Payer un avocat. Déménager pour fuir son agresseur. Voir sa carrière se dégrader, jusqu'à perdre ses revenus. Chaque étape ajoute une facture, et c'est la victime qui la règle. Pour les rapporteures, ces conséquences financières ne sont que la face immergée de l'iceberg : faute de financements publics suffisants, les victimes doivent très souvent payer de leur poche, au moins en partie, les soins et la procédure judiciaire. L'accompagnement proposé aujourd'hui reste, selon elles, largement insuffisant.
Les chiffres et les témoignages disent tout. Une femme a confié qu'elle avait tout simplement vidé son plan d'épargne logement pour financer sa procédure. Une autre, dont le parcours judiciaire a duré seize ans, estime avoir dépensé environ 46 000 euros pour quatre avocats successifs. D'après la Fondation des femmes, les frais d'avocat d'une femme victime de violences se*****es oscillent en moyenne entre 4 000 et 6 000 euros. Côté santé, les soins psychologiques spécialisés, souvent laissés intégralement à la charge des victimes, coûtent en moyenne 90 euros la séance et peuvent atteindre 150 euros. Selon le programme Nook, spécialisé dans l'aide aux victimes de violences se*****es subies dans l'enfance, le reste à charge s'élève à environ 21 000 euros sur huit ans. Comment reconstruire sa vie quand la reconstruction elle-même est un luxe ?
Sandrine Josso sait de quoi elle parle. En novembre 2023, elle a été droguée à son insu par le sénateur Joël Guerriau. Le 27 janvier 2026, l'ex-sénateur a été condamné en première instance à quatre ans de prison, dont dix-huit mois ferme, et à cinq ans d'inéligibilité, pour l'avoir droguée en vue de la violer ou de l'agresser sexuellement. Il a fait appel. La députée, elle, a déboursé 30 000 euros d'honoraires d'avocat. Elle déplore de ne pas avoir obtenu la protection fonctionnelle de l'Assemblée nationale, qui aurait permis de prendre en charge ses frais de justice, et dénonce une violence institutionnelle. Elle décrit aussi son quotidien de victime : un psychologue chaque semaine, de la kinésithérapie, des radios, quatre dents arrachées. Mis bout à bout, dit-elle, c'est la ruine. Si une députée de la République en arrive là, qu'en est-il de la caissière, de l'aide-soignante, de la mère isolée ?
Le traumatisme, d'ailleurs, dépasse bien souvent l'atteinte à la santé mentale. Il ronge la vie professionnelle. Arrêts maladie, chômage, temps partiel, licenciement, carrière qui stagne : autant de pertes de revenus qui se traduisent, à terme, par des droits à la retraite amputés. Élise Leboucher évoque un coût caché lié aux pertes de concentration, aux retards, aux absences. Une ingénieure des mines, victime de violences se*****es dans l'enfance puis à l'âge adulte, a raconté avoir été licenciée de son dernier CDI pour un comportement jugé instable, conséquence directe des traumatismes subis. Élise Leboucher a rencontré d'anciennes grandes cadres qui enchaînent aujourd'hui des CDD à droite et à gauche, comme caissières ou serveuses. Voilà ce que fabrique l'absence de prise en charge : des femmes déclassées, jusque dans leur retraite.
Et il y a tout ce qui ne se voit pas. Les députées décrivent des coûts cachés, presque impossibles à mesurer : le déménagement pour s'éloigner de l'agresseur, la perte des réseaux d'entraide familiaux, l'isolement social, les stratégies d'évitement comme le recours au taxi, ou le fait de changer les lieux que l'on fréquente pour ne pas le croiser. Certaines cessent de prendre les transports en commun. Des vies entières réorganisées autour de la peur, aux frais de celles qui la subissent.
Dans son avant-propos, Sandrine Josso rappelle que ces violences pèsent sur la santé, la justice, la police et la gendarmerie, les entreprises, la protection sociale et les associations. Mais elles pèsent d'abord sur les victimes, qui en supportent les conséquences physiques, psychologiques, sociales, professionnelles et financières.
Face à ce scandale, les rapporteures réclament d'abord une étude nationale d'envergure, première de leurs recommandations, sur le modèle de celle menée en Espagne, pour mesurer l'ensemble des coûts directs et indirects, pour la société comme pour les victimes. Car l'addition réelle reste inconnue. Il n'existe aucune évaluation suffisamment globale, harmonisée et consolidée, reconnaît Sandrine Josso. Élise Leboucher confirme qu'on ne parvient pas à établir le coût global sur toute une vie, notamment l'impact sur le travail, avec ses arrêts longs, ses démissions, ses incapacités à reprendre un poste.
Malgré ce brouillard, les députées avancent le chiffre de 100 milliards d'euros par an, une estimation qu'elles présentent elles-mêmes comme minimale et encore approximative. Pour l'étayer, Sandrine Josso rappelle que la Ciivise chiffrait en 2023 à près de 10 milliards d'euros par an le coût des seules violences faites aux enfants, un chiffre qu'elle juge minoré au regard du déni de la société sur ce sujet. Elle cite aussi l'anthropologue Pascal Picq qui, dans un ouvrage paru en mai 2026, situe entre 20 et 90 milliards d'euros le coût des violences faites aux femmes en France.
Face à ces milliards de dégâts, la réponse de l'État fait pâle figure. L'ensemble des moyens publics consacrés à ce combat était de 184,4 millions d'euros en 2023, et sur cette somme, seuls 12,7 millions allaient aux violences se*****es. Le budget a augmenté de 50 millions d'euros entre 2018 et 2023, mais il reste très loin du compte, alors que le nombre de femmes dénonçant des violences conjugales a quasiment doublé sur la même période. Le rapport note même une apparente stagnation des crédits depuis 2024, qui amorce en réalité un recul. Les chiffres du Sénat cités dans le rapport font état, selon un autre périmètre, de 58,8 millions d'euros consacrés à cette lutte en 2025, soit quatre fois plus qu'en 2020 : une hausse réelle, mais qui part de très bas. La Fondation des femmes évalue les besoins entre 2,6 et 5,4 milliards d'euros, chiffrage que les députées reprennent à leur compte. À titre de comparaison, le gouvernement annonce 1,5 milliard d'euros pour 2027, auquel s'ajoutent 2,6 milliards pour la protection de l'enfance, soit autant qu'en 2026. Les associations féministes sont vent debout et réclament davantage. Pour Élise Leboucher, 3 milliards d'euros, c'est vraiment le plancher. On mesure ici le mépris budgétaire : des milliards de dégâts, des millions de réponse.
Le monde du travail est aussi dans le viseur. Les députées proposent d'ouvrir un droit à un congé ou à une autorisation d'absence rémunérée pour les victimes, et d'interdire le licenciement des personnes justifiant d'un état de santé physique ou psychologique dégradé du fait des violences subies. Quand les violences surviennent sur le lieu de travail, l'employeur doit prendre en charge les frais de justice et de soins. Sur ce point, les deux élues divergent : Élise Leboucher veut une prise en charge automatique, quand Sandrine Josso la conditionnerait à un manquement de l'employeur à ses obligations de prévention ou de protection reconnu par la justice. Le débat est ouvert, mais le principe, lui, ne se discute pas : ce n'est pas à la victime de payer pour la faute d'un agresseur ou pour la défaillance d'une entreprise.
Le rapport propose aussi une prise en charge financière de l'ensemble du parcours de soins nécessaire aux victimes, un protocole d'accueil et de soins unifié pour les professionnels de santé, la création d'un statut de victime experte, ainsi que l'évaluation d'un socle standard d'actes d'enquête.
Tout cela arrive au moment où le texte de la loi intégrale, près de soixante-dix articles adoptés en commission à l'unanimité des votants, avec l'abstention du Rassemblement national, entre dans l'hémicycle ce jeudi 1er octobre. Il prévoit notamment un socle minimal d'actes d'enquête pour que les plaintes cessent de s'empiler sans suite, et l'interdiction d'enquêter sur les antécédents se***ls, la crédibilité ou la moralité des plaignantes. À son article 53, amendé en commission, il prévoit aussi la dispense d'avance de frais pour les actes médicaux et les soins consécutifs aux violences, quelle que soit la date à laquelle elles ont été commises. Ce texte est porté par la mobilisation des associations féministes, jusque dans la rue, comme lors de la manifestation parisienne du 7 septembre. Mais une loi sans budget n'est qu'un vœu pieux, et plusieurs parlementaires s'interrogent déjà sur sa portée si les crédits ne suivent pas.
Députés, gouvernement : vous avez sous les yeux la facture. Elle est établie, documentée, chiffrée. Il ne reste qu'à décider si l'on protège enfin les victimes, ou si l'on continue de leur présenter la note.
Sources : L'Humanité, LCP, AFP, Assemblée nationale, franceinfo, France 3 Régions, L'Avenir, Euronews
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