13/10/2026
⚖️🐕
Lors de l'audience correctionnelle de ce matin, nous avons parlé de Shark.
Shark, c'est un magnifique beger hollandais...c'était un magnifique berger hollandais, qui n'aura jamais 3 ans.
Un soir de février 2024, Shark et sa camarade de jeu fuguent du jardin de mes clients, qui se lancent rapidement à leur recherche, en vain.
La chienne a fini par rentrer, plus t**d dans la soirée. Pas Shark.
Le lendemain, mes clients apprendront par les genda**es que Shark est mort la veille au soir et qu'il a été déposé dans une clinique vétérinaire.
Entré avec sa camarade sur un terrain privé (mais non clôturé), Shark aurait attaqué un chien et aurait été abattu par a**e à feu, dans un objectif de protection du chien attaqué.
Sauf que cette version des faits, celle du tireur, interpelle mes clients.
Shark était tout sauf un chien agressif.
Une plainte était donc déposée, tout au moins pour que la lumière soit faite sur les circonstances dans lesquelles Shark a été mortellement criblé de plombs.
Les incohérences du mis en cause et les éléments du dossier ont finalement conduit le Parquet à saisir le Tribunal correctionnel.
Ce matin, le prévenu, un artisan de 56 ans adepte de la chasse au canard, s'est présenté sans avocat.
Mes clients, un couple adorable (et je ne dis pas cela uniquement parce qu'ils m'ont offert du chocolat 🫣) étaient également présents.
A mes côtés, sur le banc des parties civiles, une consœur que j'apprécie beaucoup représentait une association d'envergure nationale.
Le tribunal, composé de quatre magistrats, était mixte : trois femmes et un homme.
Le ministère public était représenté par une magistrate.
A la barre, le prévenu a donné la même version que lors de son audition : les deux chiens de mes clients étaient sur son terrain et Shark aurait attaqué son chien.
En bon chasseur, il serait donc allé chercher son f***l, aurait tiré en l'air pour effrayer les chiens qui auraient reculé.
Puis, Shark serait revenu à la charge.
Là, il explique avoir tiré dans sa direction, mais sans le viser, puis l'avoir vu tomber et avoir constaté sa mort.
Voilà ; circulez, y a en à voir. Il a fait ce qu'il avait à faire. Point.
A la barre, il a jugé utile de préciser que si un jour son chien allait sur le terrain d'autrui, attaquait son chien et se faisait buter, il rembourserait la cartouche...
En gros, le chien qui fait le moindre pas de travers, il mérite de crever.
S'agissant de Shark, selon lui, il n'y avait pas 36 solutions, il devait protéger son chien. ( Oui, celui-là même pour l'abattage duquel il rembourserait la cartouche au tireur...)
Sauf que, comme " Zezete épouse X", ne rentre pas dans les cases, cette version ne colle ni avec les auditions de tiers, ni avec les constats vétérinaires.
Aucun des trois chiens ne présentait la moindre trace de morsure ou de blessure.
Ah oui mais quand il est allé chez le vétérinaire, celui-ci lui aurait dit " Aaah, c'est vous le tueur de chien?!".
Il aurait ensuite rédigé une attestation mensongère, au risque d'engager sa responsabilité.
Évidemment... 🍫🐿️
Selon lui, son chien était gravement blessé et c'est lui-même qui l'aurait soigné avec patience et détermination.
Il n'aurait pas songé une demie seconde à prendre attache avec un autre vétérinaire, ni pour attester de son état, ni pour le soigner.
Évidemment...(bis)
Au dela de l'absence de bagarre des chiens, la distance de tir et la localisation des points d'impacts met à mal la thèse de l'état de nécessité.
Le gars est devant sa porte, son chien à ses pieds, et il nous explique qu'il a tiré sur Shark, qui se trouvait à 20-25 mètres d'eux parce qu'il "revenait à la charge".
Alors déjà, il lui aurait suffit de tirer sur la bobinette pour ouvrir sa porte, et de rentrer avec son chien ( même si "c'est un chien de garde ; il rentre pas dans la maison") mais, par ailleurs, quand on tire sur un chien ou n'importe quel animal qui nous fonce dessus, la logique veut que les points d'entrée des plombs ne soient pas concentrés sur son côté droit...
"C'est parce qu'il faisait des zigzags".
Ben oui, c'est bien connu, un chien en furie qui attaque, se précipite vers sa cible en faisant des zigzags...
Autant je veux bien qu'un chat qui fait le kéké marche en crabe pour impressionner, autant un chien désireux d'en découdre...
Le lendemain de la mort de Shark, c'est un copain chasseur qui a été mandaté pour déposer sa dépouille chez un vétérinaire.
Lors de son audition, il répète ce que le prévenu lui a raconté " ...alors il a tiré POUR L'ABATTRE".
Le prévenu conteste ; s'il avait voulu le tuer, "une b***e aurait suffit" et d'un coup de pelleteuse, il aurait pu le faire disparaitre.
Sauf que, comme me l'a fort judicieusement signalé ma cliente, Shark portait un collier avec un boîtier.
Nul doute que le gars c'est dit " M***e, un GPS".
Il savait pertinemment (ou pensait savoir puisqu'il ne s'agissait pas d'un GPS) qu'avec un GPS, il serait aisé de retracer le trajet de Shark et de localiser l'endroit précis où il a cessé de bouger, soit, sur son terrain... non clôturé...
C'est uniquement pour cette raison qu'il s'est empressé, uniquement après la mort de Shark, de contacter la pension canine voisine pour savoir si le chien en venait.
Pourquoi ne pas avoir contacté la pension avant de tuer ledit chien? Simplement parce qu'il n'avait pas pensé au GPS...
Outre ces divers points, j'ai rappelé qu'au moment où il a reçu 50 plombs dans le corps, Shark n'était pas en train de courir vers le prévenu pour l'attaquer ; il était en train de se purger.
Ce chien mangeait tranquillement de l'herbe, qui sera retrouvée dans sa bouche lors de son autopsie...
Loin de reconnaître ses torts, à la barre, le prévenu a osé se présenter comme la victime, allant jusqu'à provoquer la présidente "Non non mais la prochaine fois si un chien vient chez moi et attaque ma petite fille, je le laisse faire".
Agacée par cette réflexion, la présidente lui a demandé de cesser de se moquer du tribunal.
Sur le plan des regrets, la seule chose qu'il estime regrettable c'est que des gens laissent leurs chiens vagabonder sur le terrain des autres...
Sur ce point, j'ai rappelé que nous ne sommes pas au far west : que le fait de détenir une a**e ne donne pas tous les pouvoirs et que le droit de propriété ne prime par sur le droit de vivre, y compris d'un chien.
J'ai ensuite évoqué le préjudice de mes clients dont Shark était un membre à part entière de leur famille.
Adopté chiot deux ans auparavant, presque concomitamment à la naissance de leur fille ( au moment même où tant d'autres choisissent de se débarrasser de leur animal...), mes clients voulaient que ces deux là grandissent ensemble et construisent ce lien si spécial qui uni deux êtres qui découvrent la vie ensemble.
La petite découvrira malheureusement la vie sans Shark.
Madame le procureur a rappelé que chacun avait un rapport différent à l'animal ; que les personnes qui n'en ont pas ,ne peuvent pas comprendre la peine que cause leur disparition, que ceux qui en ont, ne vont pas faire du mal à d'autres animaux, "et puis, il y a les chasseurs", pour lesquels l'animal est utile.
Elle en a déduit que la sensibilité du prévenu n'était pas la même que celle de mes clients.
Elle a néanmoins repris la déclaration du prévenu selon laquelle lorsque ce sont les chiens de chasse de ses copains qui pénètrent sur son terrain, il leur donne de l'eau et des croquettes. (Il fait bon être utile au pays des chasseurs).
Elle s'est offusquée de la tentative du prévenu d'inverser les rôles et de tenter de faire peser sur mes client, une part de responsabilité dans la mort de leur chien, un chien de famille, pas un chien de garde: "Un chien qui s'échappe, ça arrive".
Elle a donc estimé que le délit d'atteindre volontaire sans nécessité à la vie d'un animal était constitué et a proposé les peines suivantes :
- 2 mois d'emprisonnement avec sursis,
- une interdiction de détenir des a**es pendant 2 ans.
Elle n'a pas requis d'amende afin que la priorité soit donnée à la réparation des préjudices des parties civiles.
Après en avoir délibéré, le tribunal a déclaré le prévenu coupable et prononcé à son encontre les peines suivantes :
- 4 mois d'emprisonnement avec sursis,
- une interdiction de détenir une a**e pendant 2 ans.
S'agissant des parties civiles, l'association s'est vue allouer ...50€ de dommages et intérêts ( non, il me manque pas un zéro ) et 700€ de frais d'avocat.
A mes clients, le prévenu devra verser :
- un peu plus de 1600€ de préjudice financier,
- 500€ ( non, il ne manque pas un zéro) chacun en réparation de leur préjudice moral,
- 900€ en dédommagement de leurs frais d'avocat.
Cette décision ne ramènera malheureusement pas Shark à sa famille.
Espérons, même si j'ai quelques doutes, qu'elle permettra au moins au condamné, qui dispose de 10 jours pour en faire appel, de comprendre que la vie des animaux a un prix.
NB : Comme toujours, je compte sur votre absolue modération dans vos commentaires et lors de vos partages, dont je vous remercie. (Le condamné a déjà déposé plainte contre ma cliente, relativement à une publication tout à fait anodine, simple hommage à son chien, dans laquelle elle utilisait simplement "Toi l'ordure" pour s'adresser de manière par ailleurs tout à fait correcte à la personne, alors encore inconnue, qui a tué son chien.)
📷 En illustration, le beau Shark, énième victime d'un fou de la gâchette.