14/05/2026
𝗟𝗲 𝗳𝗮𝘂𝘅 𝗽𝗿𝗼𝗰𝗲̀𝘀 𝗱𝘂 𝘃𝗼𝗹𝗲𝘂𝗿 𝗲́𝗹𝗲𝗰𝘁𝗿𝗼𝗰𝘂𝘁𝗲́
Il faut regarder notre époque bien en face : elle est fascinée par le faux. Le faux document. Le faux expert. Le faux scandale. Et désormais, le faux procès.
Voici donc qu’une vidéo tourne frénétiquement sur les réseaux sociaux : un voleur se serait électrocuté en tentant de dérober des câbles dans une station de recharge pour voitures électriques ; sa famille aurait ensuite réclamé trois millions de dollars de dommages et intérêts ; avant d’être sèchement déboutée par un juge impitoyable condamnant même les héritiers à rembourser les dégâts causés aux installations.
Le récit est savoureux. Moral. Presque biblique.
Le délinquant devenu victime. La cupidité foudroyée par le réel. Et la Justice, majestueuse, rappelant qu’on ne transforme pas un acte de sabotage criminel en rente indemnitaire.
Sauf qu’il y a un problème : ce procès n’a jamais existé. Une fiction numérique. Une bouillie d’images recyclées, de voix synthétiques, de faux extraits d’audience et d’articles fantômes recrachés par les égouts algorithmiques de notre temps. Le mensonge moderne n’a même plus besoin d’être crédible ; il lui suffit d’être partageable.
Voilà où nous en sommes : des millions de personnes commentent avec passion des décisions judiciaires imaginaires rendues par des juges qui n’existent pas dans des tribunaux où personne n’a jamais plaidé.
Mais le plus intéressant est ailleurs.
Car derrière cette fable grotesque se cache une question juridique, elle, parfaitement réelle.
Une société exploitant une installation électrique peut-elle être tenue responsable de la mort d’un individu qui décide délibérément de découper des câbles sous tension pour les voler ?
Et là, le droit — le vrai — répond avec une sobriété glaciale.
Non.
Ou plus exactement : sauf circonstances exceptionnelles, la responsabilité civile n’a pas vocation à indemniser les conséquences d’un acte pénal volontaire accompli au mépris d’un danger évident.
C’est un principe ancien. Presque élémentaire.
Le droit n’exige pas l’impossible. Il impose une obligation raisonnable de sécurité, pas l’éradication absolue de la folie humaine.
Une installation électrique doit être conforme. Signalée. Protégée. Sécurisée selon les normes applicables.
Mais aucun système au monde ne peut neutraliser intégralement l’obstination d’un homme décidé à attaquer une infrastructure haute tension avec une pince coupante pour récupérer du cuivre au kilo.
Sinon quoi demain ?
Faudra-t-il poursuivre les chemins de fer parce qu’un voleur a tenté d’arracher une caténaire ? Condamner une raffinerie parce qu’un cambrioleur a voulu percer une cuve d’hydrocarbures avec une disqueuse ? Reprocher à la mer de noyer ceux qui s’y jettent lestés de plomb ?
Le droit de la responsabilité civile repose sur une idée simple : la société protège les victimes, elle ne garantit pas l’impunité des comportements suicidaires.
Dans toutes les traditions juridiques sérieuses — qu’elle soit belge ou américaine — existe cette notion fondamentale : la faute de la victime peut rompre le lien causal lorsqu’elle constitue la cause exclusive du dommage.
Et il faut parfois avoir le courage de prononcer les mots.
Un danger évident demeure un danger évident.
L’électricité n’est pas une surprise philosophique. La haute tension n’est pas une opinion discutable. Et les panneaux “Danger de mort” ne sont pas des suggestions poétiques.
Ce qui est inquiétant finalement, ce n’est pas tant cette vidéo mensongère. Les sociétés ont toujours produit des fables. Hier les tavernes, aujourd’hui TikTok.
Non. Ce qui inquiète, c’est la facilité avec laquelle des foules entières croient désormais qu’un tribunal pourrait sérieusement transformer un voleur électrocuté en martyr judiciaire multimillionnaire.
Comme si le droit n’était plus une architecture rationnelle mais un casino émotionnel où l’indignation du moment ferait loi.
La vérité est moins spectaculaire. Et infiniment plus solide.
La responsabilité civile n’a jamais eu pour fonction de protéger l’homme contre les conséquences prévisibles de sa propre délinquance délibérée.
Et heureusement.
[𝘑𝘦 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘪𝘯𝘷𝘪𝘵𝘦, 𝘴𝘪 𝘤𝘦𝘴 𝘭𝘪𝘨𝘯𝘦𝘴 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘵𝘰𝘶𝘤𝘩𝘦𝘯𝘵, 𝘢̀ 𝘭𝘦𝘴 𝘱𝘢𝘳𝘵𝘢𝘨𝘦𝘳. 𝘊’𝘦𝘴𝘵 𝘭𝘦 𝘴𝘦𝘶𝘭 𝘤𝘩𝘦𝘮𝘪𝘯 𝘲𝘶’𝘶𝘯 𝘵𝘦𝘹𝘵𝘦 𝘱𝘶𝘪𝘴𝘴𝘦 𝘦𝘮𝘱𝘳𝘶𝘯𝘵𝘦𝘳 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘤𝘰𝘯𝘵𝘪𝘯𝘶𝘦𝘳 𝘢̀ 𝘷𝘪𝘷𝘳𝘦. 𝘊’𝘦𝘴𝘵 𝘥𝘦 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘮𝘢𝘯𝘪𝘦̀𝘳𝘦, 𝘦𝘵 𝘥𝘦 𝘯𝘶𝘭𝘭𝘦 𝘢𝘶𝘵𝘳𝘦, 𝘲𝘶’𝘪𝘭 𝘪𝘳𝘢 𝘢̀ 𝘭𝘢 𝘳𝘦𝘯𝘤𝘰𝘯𝘵𝘳𝘦 𝘥𝘦 𝘴𝘦𝘴 𝘭𝘦𝘤𝘵𝘦𝘶𝘳𝘴.]
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